Copie libre : La musique brise ses chaînes 08.06.2006
Alors que la polémique sur le piratage fait rage, certains groupes, comme Godon, choisissent de mettre leur musique à libre disposition du public. Autoriser la copie, un moyen inédit de promouvoir un modèle économique libre, en dehors des carcans de l'échange marchand. En toute légalité.
Fouiller dans les bacs et tomber sur un disque estampillé "copie libre". Une expérience déroutante, tant les consommateurs que nous sommes sont conditionnés par les sigles "copy controled", "all rights reserved" et autres "copyright". Une expérience presque irréelle, anachronique, à l'heure où les majors s'engouffrent dans une guerre sans merci contre le piratage.
Et pourtant, l'avènement d'une musique libre est loin d'être une utopie. Il s'agit d' " un système de diffusion de la musique anarchique, mais high-tech, reposant sur l'idée que la création, la reproduction et la distribution musicales doivent être des activités aussi libres que le fait de respirer, de cueillir un brin d'herbe ou de se prélasser au soleil " (in Philosophie de la Musique Libre, par Ram Samudrala.)
Faire vivre une utopie
Cette utopie, le groupe de rock français Godon tente de la faire vivre au quotidien à travers sa démarche artistique. Fondé en 2003 par deux frères, Dominique et Laurent, le groupe n'existe que pour faire sienne la formule républicaine " Liberté, Egalité, Fraternité ", sans oublier d'y adjoindre le concept de " Résistance ". Remaniée à la sauce Godon, la devise française laisse rêveur : liberté de copier, égalité des niveaux de rémunération, fraternité de la condition humaine et résistance à l'uniformisation culturelle. Une déclaration de principe généreuse, qui se concrétise grâce à l'utilisation par le groupe d'une licence libre. L'enjeu est de développer un modèle économique " libre ", en marge du système marchand généré par l'économie dominante.
Au départ, deux convictions animent Dominique Godon. D'un côté, le rejet des grosses maisons de disque : " On se tamponne du modèle tapis de dollars, lunettes noires et grosses productions, explique le chanteur du groupe. On est déconnecté du monde de Pascal Nègre, PDG d'Universal ". Et de l'autre, une méfiance viscérale vis-à-vis de la SACEM, société civile de gestion des droits d'auteurs où les artistes adhèrent en s'acquittant d'un droit d'entrée. " Les statuts de la SACEM sont, à notre sens, abusifs. Lorsqu'un auteur devient adhérent de la SACEM, il est tenu de lui confier la gestion des droits de toutes ses ?uvres. Dès qu'il crée quelque chose, la SACEM en est le gestionnaire. " D'où la volonté affichée de Dominique Godon de mettre en ?uvre une alternative de libre diffusion.
S'affranchir de la SACEM. Tout un programme, rendu possible grâce aux licences de libre diffusion : " Des avocats et des juristes ont pondu ces textes qui permettent à un auteur de mettre ses chansons à disposition avec des conditions différentes de la propriété, le tout dans un cadre qui reste légal." Concrètement, l'acquéreur d'une ?uvre sous licence libre a le droit de copier, graver et diffuser l'?uvre autour de lui en respectant quelques conditions simples : toujours mentionner l'auteur et la licence et ne pas en faire d'utilisation commerciale ni modifier l'?uvre sans autorisation.
" Se protéger des marchands extrémistes "
Plusieurs collectifs existent, dont Copyleft qui affirme dans sa charte : " Aujourd'hui, nous devons surtout nous protéger des marchands extrémistes, nos prédateurs contemporains. Le simple droit d'auteur est impuissant à cela. Le copyleft, c'est la liberté contre le libéralisme. L'économie propre à l'art est une économie du don, du partage et de la valeur ajoutée à ce qui n'a pas de prix. " Pour sa part, le groupe Godon a choisi d'utiliser la licence de Creative Commons, créée aux Etats-Unis en 2001.
Choisir la liberté au détriment de la rentabilité ne va pas sans sacrifices. Dominique Godon reconnaît que sa démarche est relativement précaire : " Les groupes libres n'arrivent pas à en vivre, on est obligé de se reposer sur le RMI ou de faire des petits boulots ". Pourtant, il ne désespère pas de devenir professionnel. Comment, dans ce contexte, assurer une rémunération des musiciens ? " Le meilleur moyen, c'est le concert. C'est difficile mais on s'accroche au morceau. 22 000 fichiers ont déjà été téléchargés sur notre site. On recense plus de 300 visiteurs par jour. Internet est un formidable outil de diffusion grâce auquel les gens connaissent notre musique et iront plus volontiers assister à nos concerts. "
Certaines licences proposent également aux auditeurs d'envoyer un don aux musiciens dont ils ont téléchargé librement la musique et qu'ils apprécient. Une astuce pour détourner l'intermédiaire des maisons de production et rémunérer directement les groupes. Mais cela reste pour le moment un v?u pieu, un réflexe à inculquer aux gens à long terme.
Pourtant, Dominique Godon ne renonce pas à son idéalisme : " L'enjeu est énorme, Internet ne peut être que libre. Le haut-débit va vraiment changer la façon dont les échanges se font, développer des espaces non marchands. Les industries du disque sont sur les rotules. Et c'est tant mieux. "
Enzo Vanzetti
Cet article ainsi que les dessins sont publiés avec l?aimable autorisation de son auteur. Ils sont tirés de la revue « poivre rouge », journal indépendant d?enquête politique et sociale. Soutenez leur indépendance en cliquant ici .
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